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On nous écrit : L’insularité dans l’œuvre de Najah Zarbout

Par Manel ROMDHANI


Loin d’être un simple fait géographique, l’insularité souilleine dans la dernière exposition personnelle de l’artiste tunisienne Najah Zarbout « Thanaya : entre plis et chemins », sous la commissariat de Sirine Abdelhedi au Frac Corse, rappelle ce jeu de verticalité / horizontalité, de départ et de retour entre le Sud et le Nord de la Méditerranée, Kerkennah et la Corse.

Entre relief et plénitude, Zarbout tresse concept et technique pour rêver l’île ; peut-être l’île nous permet de repartir à zéro, peut-être on peut recommencer et recréer !

Il s’avère que Najah Zarbout rêve l’île avec angoisse depuis 2019 ou même avant. Sa pratique défend l’idée que l’artiste s’imprègne des problématiques actuelles de la société tout en restant dans le médium et le concept. La question de la migration dite « irrégulière » a été abordée par plusieurs artistes tunisiens, comme Nadia Kaabi-Linke, Ridha Dhib, Wissem El Abed, etc. Ce qui est particulier dans l’approche de Najah Zarbout, c’est sa recherche pour créer un lien matériel et mental entre les rives. Il s’agit toujours des chemins, des routes, des pistes, des voies passantes dans l’œuvre de l’artiste tunisienne. Kerkennah, terre natale de l’artiste, fait partie de ces points de départ qui sont sur l’axe littoral, comme Mahdia, Klibia (ville située à la pointe nord-est de la péninsule du Cap Bon, en face de la Botte italienne ), Sfax ou Gabès, pour traverser le couloir meurtrier de 169 km vers Lampedusa. Najah Zarbout donne un éclairage spécifique à ces routes migratoires qui conduisent à ce lieu où ont échoué les barques surchargées des harragas. Kerkennah-Lampedusa, l’île pensée comme un point de passage en Europe, se trouve au cœur d’une construction sociale de la migration qui alimente des géographies de la peur.

Une aventure dans la profondeur de la surface

De la blancheur de ces dessins une lueur émane, peut-être celle de la mort. Le découpage au scalpel, le gaufrage et le pliage sont là pour aider la lumière à mieux creuser dans le papier, à apparaître en plein support, le support éventuellement toute création est originaire… (Najah Zarbout).

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Moyen principal, avec papier gaufré, entaille, déchiré souligné la prouesse de l’artiste à glisser dans sa surface la plus fine. Dans un entretien réalisé avec Aria, l’artiste affirme que son rapport au papier est un rapport assez complice : elle aime créer des nuances et des jeux de niveaux, de pliage et de pliage. Najah Zarbout laisse ce support sensible s’exprimer avec légèreté pour traiter des sujets délicats à porter humaniste ou écologique.

Avec cette blancheur qui domine son œuvre, l’artiste soit le silence et l’indifférence des autorités à l’égard de ces questions liées à l’immigration clandestine en Tunisie, bien que chaque victime soit comptée par centaines année. Suivant une lecture kandinskienne, on peut dire que ce «blanc agit comme le silence absolu». Voir cette blancheur semble être l’équivalent de passer de l’autre côté du miroir. Najah Zarbout s’amuse à jongler avec les oxymores. Des œuvres en papier pour parler des sans-papiers ! Ces individus sanctionnés ne répondent pas aux normes imposées pour voyager et sont privés de l’utilité des nouveautés en matière de mobilité. Ces voyageurs suivent l’instinct de la mobilité pour créer leur carte du monde à travers leurs propres exploits, laquelle carte est différente des autres itinéraires des compagnies de voyage. Nous nous rendons compte subitement qu’il y a des repères différents et que le monde est multi-faces.

L’insularité, l’art des frontières

Suivant une approche comparative, Zarbout a essayé de décrypter la notion de l’île dans sa complexité. L’île pose cette question de frontières jouées, déjouées, ce qui ouvre la possibilité à Najah Zarbout de penser les contraintes et les barrières. Au lieu d’être un point de passage, Kerkennah présente un point de départ vers l’inconnu.

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Dans une atmosphère pure, l’artiste crée des corps emportés par des vagues, des corps qui ne répondent pas aux normes classiques, des corps sans organes, selon ses propres termes. Une eau violente marque la série Under the waves et les difficultés désuètes imposées par l’espace Schengen. Dans ce sens, Zarbout rejoint Michel Serres, notant : « Puisque, au mépris des cultures poroususes, existant encore des absurdités aussi désuètes que des frontières entre nations, vous y devez montrer à l’un des fonctionnaires qui veillent à ces murailles, passeports ou carte d’identité ». (Serres, 2003, p.113). Franchir une frontière reste difficile quand nous sommes issus de certains pays.

Plusieurs conditions s’interposent afin que le passage soit presque impossible pour un simple citoyen tunisien. Les oeuvres de Najah Zarbout présentent une réponse à la question suivante : sans passeport ni visa, le passage reste possible, mais à quel prix ?

Pour l’Occident, la migration clandestine représente un fardeau mais c’est aussi une tragédie vécue par les voyageurs à l’ère de la mondialisation. La destination des voyageurs clandestins est déterminée par le vecteur de déplacement qui monte du Sud, foyer de pauvreté, pour aller vers le Nord, centre de richesse. Et si l’Afrique devient l’Eldorado des travailleurs clandestins terminés !

L’île, figure emblématique de l’altérité

Si on remonte à l’étymologie du terme, île, du Latin insula, signifie la maison isolée et le lieu de retraite. Ici on peut confirmer que la notion de l’île reflète l’idée de l’isolement qui se réaffirme par la coupure géographique. L’artiste insulaire, Najah Zarbout, reflète déjà une démarche sensible aux questions de l’ouverture sur l’autre à travers ses œuvres. D’île en île : de Kerkennah à la Corse, l’île est un réservoir de mythes, elle est d’ailleurs le lieu de rencontre entre les dieux et les hommes. Zarbout dépasse la dimension géographique et naturelle de l’île pour évoquer la question de la mobilité et de l’altérité.

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L’artiste reconstruit une île déserte. On ne voit que des plantes de l’aloe vera ; plante de milieux arides en régions méditerranéennes, elle a toujours servi à Kerkennah pour délimiter les terrains. Sur le sol de la salle d’exposition, l’artiste trace une vue aérienne de l’île avec du sable fin. Une forme simple aussi l’œuf rond, dont parle Deleuze. « L’île est ce que la mer entourée, et ce dont on fait le tour, elle est comme un œuf. Œuf de la mer, elle est ronde. Tout se passe comme si, son désert, elle l’avait mis autour d’elle, hors d’elle. Ce qui est désert c’est l’océan tout autour ». (Deleuze, 1953, p.14)

L’île créée par Najah Zarbout nous rappelle les histoires de Daniel Defoe et Michel Tournier. L’expérience de Robinson Crusoé sur une île déserte nous rappelle la reconstitution du moi et de l’autre et ce qui les rend plus répulsifs que dépendants. La rupture de Robinson de sa communauté humaine due au naufrage nous a permis de déduire leurs présences en lui.

En effet, Robinson a essayé de se rappeler de son histoire, des notes à écrire, plusieurs savoir-faire pour pouvoir vivre. La séparation du monde est pénible, la confrontation brutale avec l’autre est cruelle, Robinson Crusoé reflète la question d’altérité, dont traite Najah Zarbout à travers son œuvre. Autant qu’il pourrait en tenir.

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